Peut-on réparer le lien après l’inceste ?
Comment survivre après l’inceste, après le procès ? Comment comprendre la personne condamnée ou la victime ? Comment croire en la justice après une plainte classée sans suite ou un délai de prescription dépassé ? Voilà autant de questions que l’on peut se poser.
Entre 2019 et 2023, le taux de récidives pour les délits à caractère sexuel est de 9% (SÉNAT – Rapport d’informations n°650). La condamnation (et l’obligation de soins inhérente) n’évite donc pas la récidive. Sachant que la condamnation maximale en cas de viol est de 20 ans, les condamné·es sortiront donc un jour de prison et seront à nouveau au contact d’enfants. La justice restaurative semble proposer une approche différente et plus humaine pour rétablir le dialogue social et éviter la récidive.
Définition de la justice restaurative
« La justice restaurative permet, pour la première fois, de dialoguer, de poser les questions du « pourquoi » et du « comment » de l’infraction et de tenter d’y répondre » IFJR
Instaurée dans le Code Pénale en France en 2014, la justice restaurative est un processus de dialogue entre condamné·e et victime encadré et accompagné par un·e médiateur·ice neutre. Elle vise la reconstruction de la victime, la responsabilisation de l’auteur de l’infraction et sa réintégration dans la société. La justice restaurative est également ouverte aux proches de condamné·e ou de victime.
La justice restaurative offre un cadre pour libérer la parole sur les ressentis de chacun·e tout en reconnaissant la totalité des faits.
Il existe différents types de rencontre dans le cadre de la justice restaurative :
- La rencontre condamnés-victimes entre quatre victimes et quatre coupables, en présence de 2 bénévoles et de 2 animateu·rices formé·es, après un temps de préparation, 5 rencontres plénières hebdomadaires de 3 heures chacune
- La médiation restaurative qui permet un espace de dialogue entre l’agresseur·se et la victime de la même affaire, après un temps de préparation, accompagnée par une médiateu·rice formé·e
- Le cercle restauratif entre des personnes mises en cause et des victimes de faits pour lesquels des poursuites ne sont pas possibles par exemple dans le cas de prescription ;
- Le dialogue victime-auteur·e, permet un espace de dialogue entre une personne victime et une personne autrice, non concernée par les mêmes faits, mais par des faits similaires;
- La conférence restaurative. Elle propose, en plus du face à face entre la personne victime et la personne auteure de l’infraction, la participation des proches et personnes de confiance de chacun d’entre eux. Elle permet ainsi d’envisager les modalités du soutien que l’environnement familial et social est susceptible d’apporter aux participant.e.s.
Cadre et loi
Lors du processus de justice restaurative, le cadre est primordial pour assurer la sécurité et le respect de chacun·e.
La loi du 15 août 2014 instaure pour le cas de la justice restaurative :
- La reconnaissance des faits. La personne condamnée doit reconnaître les faits, son implication et sa responsabilité.
- La confidentialité et l’anonymat lors de la préparation et les rencontres
- Le volontariat tout au long du processus (possibilité de rétractation à tout instant)
- La formation des médiateur·ices et des animateur·ices
- La préparation individuelle en amont de la rencontre
- Le soutien psychologique en dehors des étapes de rencontre et de préparation
- Rien de ce qui est dit ne peut être retenu dans la mesure du cadre prévu par la loi
Les participant·es s’engagent également à ne pas se rencontrer en dehors des évènements prévus dans le cadre de la justice restaurative.
La préparation à la rencontre
La rencontre est un moment bouleversant. Elle peut raviver des traumatismes ou encore ne pas apporter les réponses attendues. C’est pourquoi la préparation en amont de la rencontre est une étape fondamentale. La préparation de la personne condamnée et de la victime se fait individuellement en présence d’un·e médiateur·ices neutre et formé·e dans le cadre de la justice restaurative. L’objectif de cette préparation est de scénariser l’ensemble des possibilité et de déterminer les limites de chacun·e. Qu’est-ce que j’accepte ou je n’accepte pas d’entendre ? Comment est-ce que je réagirai si il ou elle dit ça ? À savoir que 30% des médiations se terminent par un entretien physique.
La préparation permet d’anticiper les conséquences psychologiques de la rencontre. Elle permet également de s’assurer de la reconnaissance des faits. La préparation permet de s’assurer qu’il n’y a pas de renégociation des faits possible ou de phénomène d’inversion et de victimisation de la personne condamnée.
Bénéfices
Le processus de justice restaurative peut être bénéfique pour les condamné·es et les victimes.
L’angoisse de la rencontre est vécue à la fois pour les condamné·es que pour les victimes. La rencontre est le moment ou les condamné·es doivent affronter les conséquences de leur actes. Tandis que pour les victimes, cette rencontre peut les replonger dans des souvenirs traumatiques.
Personne condamnée
Le cadre anonyme posé par la justice restaurative donne la possibilité de parler sans craindre le jugement des autres (contrairement au cadre public du procès). Les condamné·es viennent pour comprendre les conséquences de leurs actes. Le non jugement à la base de la démarche.
La justice restaurative n’est pas un second procès. La condamnation ou la reconnaissance des faits a déjà eu lieu. Les victimes ne sont pas là pour juger à nouveau et les condamné·es ne sont plus là pour répondre juridiquement de leurs actes. Ainsi les condamné·es et les victimes n’ont plus rien à prouver lors de la rencontre. Cela permet de rétablir la libération de la parole de chacun·e. Le passage de la justice est donc nécessaire au préalable de la justice restaurative.
Enfin, si un procès est figé dans le temps, la justice restaurative permet de prendre en compte les conséquences physiques et psychologiques sur les victimes.
Personne victime
L’inceste est la trahison et la destruction de l’individu. Lors d’inceste la confiance en l’autre est totalement détruite et le rapport à l’autre est abîmé. La justice restaurative permet donc de finaliser le processus de réparation du lien.
Dans le cas d’inceste, la parole est également mise à mal. Tout d’abord, il faut braver la difficulté de libérer la parole. Ensuite, peut venir ou non le procès, encore un moment pour expliquer les faits et où la parole peut être entendue. La justice restaurative quant à elle est le troisième temps de partage de la parole.
Pour les victimes, la justice restaurative permet d’apporter des réponses que le procès ne peut pas apporter. En effet, le procès permet de statuer sur les faits mais pas sur le ressenti.
La justice restaurative permet donc de changer de regard en acceptant de retrouver de l’humanité chez chacun·e et de ne plus se fier uniquement aux actes. La justice restaurative apporte une réparation lorsque la justice pénale est défaillante comme dans le cas de classement sans suite.
Points de vigilance
Si les bénéfices d’un tel processus sont nombreux, il en va de même pour les points de vigilance.
Tout d’abord, la justice restaurative ne peut pas se substituer à la justice pénale. La justice restaurative est là pour rétablir un dialogue social et pas pour combattre l’inceste à la racine. La justice restaurative ne doit donc pas être mise en oeuvre au détriment des actions de prévention et de détection d’inceste.
De plus, la justice restaurative doit être appliquée au cas par cas et doit rester une démarche volontaire pour garantir la qualité de la rencontre. Il est nécessaire d’avoir conscience des impacts psychologique sur les participant·es et de ne pas négliger les impacts qu’une telle rencontre peut avoir dans leur famille et dans leur vie. La rencontre ne doit pas se faire au détriment de l’impact psychologique des participant·es.
Pour aller plus loin
Pour en savoir plus, venez assister à la conférence lors de L’inceste, on en parle, on agit ! le samedi 7 novembre 2026 à 16h, en présence de Michel Gardette bénévole en justice restaurative.
Pour en savoir plus, regardez le webinaire organisé par l’Institut Français de la Justice Restaurative.
Le webinaire Inceste & Justice Restaurative propose l’exemple d’une rencontre condamné·es-victimes réunissait un père coupable d’inceste et une femme victime d’inceste. Cette rencontre a permis au père de comprendre pourquoi sa fille était restée affective alors qu’elle subissait de l’inceste, mais qu’elle lui avait tourné le dos lorsqu’elle s’était mise en couple. D’autre part, pour la femme, cet échange a permis de remettre des mots là où elle pensait qu’il n’y en aurait plus (car son père agresseur était mort).

Pour en savoir plus, regardez le film, Je verrai toujours vos visages. Il aborde la question de la justice restaurative entre un frère (condamné) et sa sœur (victime). Ce film met en avant la nécessité de la préparation, mais aussi la désillusion que peut entraîner la rencontre autant bien chez la personne condamnée que coupable.
Ressources nationales
La Justice Restaurative – Ministère de la Justice
